Séjour #1/ Lettre #2

  « Tous les enfants de Dieu savent danser »

H. Murakami

Larisa, Micha,


Nous nous rencontrons près de l’Hetman pas loin de la statue de Sainte-
Sophie. La souveraine n’a pas encore le gilet pare-balle qu’elle aura
durant la guerre. C’est notre première rencontre. Tout ce que je sais de
l’Est est un mur et le passeport de l’alcool blanc. « Au pied du cheval ! » :
Ce sera notre expression pour nous dire que nous nous verrons. Dans
ma poche, j’ai le symbole de la ville de Berlin en briquet
« Vous quittez la zone américaine » et dans mon sac une bouteille
d’absinthe, notre or interdit – celui qui a rendu fou Van Gogh. Tu m’avais
conseillé un hôtel éloigné du centre, je ne lisais pas alors le cyrillique. La
petite pension près du Grand Théâtre sera plus accessible. Je suivrai ton
conseil lors de mon second séjour et la réceptionniste me mettra dehors
à cause du froid dans les chambres et des barbelés autour de l’hôtel,
l’air de dire : « Franchement, ce n’est pas pour vous » et de téléphoner à
un cousin, un frère ou un mari pour m’économiser un taxi officiel.
Vissotsky chantera à la radio, je me sentirai chez moi.


Bref, c’est vers le cheval que nous nous retrouvons. Tu me reconnaitras
de suite et moi aussi. Tu me caches les yeux, mais je vois déjà que
« Koja » rougit. J’ai déjà trouvé un bar alternatif, un panneau nous
souhaite la bienvenue au Wonderland. Lunettes noires contre lunettes
noires, nous jouons au Beatles. J’ai rougi aussi quand je t’ai offert le
briquet. (Vous n’avez jamais été dans la zone américaine), je te dis, je
n’y connaissais rien. Micha nous photographie, j’ai gardé le cliché
soigneusement – une image qui sera commentée sur les réseaux
sociaux. C’est vrai, nous nous prenons pour des stars et tu es jolie
comme une slave. Aujourd’hui, les poches sous les yeux nous servent
de valise sauf que nous y transportons nos souvenirs et une bribe de
futur.

La fonction lacrymale sert de refuge à nos enfants. Notre eau salée leur
taille un manteau, nous le portons juste sous l’œil, l’habit parfois prend
des couleurs bleues et s’assombrit.


L’enfant jamais, il préfère chanter le pain. Un jour, je verrai toute la famille près du cheval. David sera l’Hetman et nous conduirons la statue
jusqu’au carrousel de la grande place.


Je serai fière alors, je dirai que c’est aussi un peu mon petit-fils comme
tu me l’avais confié doucement.


Je t’écris comme à un souvenir cher. Tu es en face de moi.


Bien à toi


Virginie