« Son cerveau lui accorde une demi-pensée. » T. S. Eliot
Chère Ivanna,
Je me suis trompée, Kiev m’est inconnue, sa colère aussi. Ce qui couve
dans les caves, les appartements et les confessionnaux m’est étranger.
Mon séjour touche à sa fin. Ce qui me fera revenir sera cruel. Une sorte
de baptême dans un bénitier trouble et la blessure de ce jeune ami.
Have a nice stay in Ukraine !
Hier, je comptais les passagers à Vokzalna. Les gares se ressemblent
souvent, de beaux édifices avec dedans les regards fiévreux des
voyageurs et dehors, les regards vides de ceux qui trainent et qui
restent.
Je me suis trompée, j’ai probablement déchiré et jeté mon billet de retour
sans y prêter attention. Un acte manqué, encore un. Le train est parti
sans moi à 15h52. La porte battante comptait elle-aussi les aller-venues
des passagers avec un bruit de scanner, il a bien fallu que je la passe en
sens inverse, le regard un peu largué mais réjoui. Je suis repartie de Vokzalna avec un ticket pour le lendemain, je sais que j’ai de la chance, le billet coûte quelque chose comme 80 euros. En 2015, je compterai à nouveau les voyageurs, en 2016 pareil, sauf qu’il y aura davantage de soldats à la gare.
Nous sommes le 17 novembre 2013. La veille, un tribute to Zemfira m’a
sorti de mon statut de touriste.
Nous sommes le 17 novembre 2013. J’ai perdu connaissance sous les
coups hier soir. J’ai vu des gens me relever, l’air affolé, j’ai vomi. Mon
visage est tuméfié, sur les yeux, le front. Mes mains me font mal. La
bosse sur le front est énorme. Oeuf de caille, c’est temporal, me dira le
médecin. Métacarpe de la main III et IV. Ils ont visé juste mais le nez est intact. Je pèse près de 90 kilos, je mesure 1m82. Vous vous mettrez à trois pour m’asseoir dans un taxi. Je suis sonnée. Brave, la réceptionniste de l’hôtel me cherche une autre clé que celle égarée. Pas de questions. Pas de flics et tant mieux. La police appartient à Ianoukovitch.
J’ai une tête à me faire peur. La vérité m’échappe, ma mémoire n’a pas
retenu. Qui, pourquoi ? Toi tu t’exclameras « Respect ! ». Je n’avais pas
saisi ton exclamation. Dix ans plus tard, je comprendrai que c’était les
Berkuts et qu’ils m’avaient tenue en joue lorsque j’étais à terre.
Le miroir s’est construit et lui, au matin, ne ment pas. Mon reflet a
vraiment une sale gueule. Le jeune ami aussi. Ils saignent de la tête, son
père et lui sur les photos qui feront le tour du monde.
Les coups se paient chez moi – je toucherai l’assurance. Le père est
ensanglanté. Chez toi, ils paient pour les donner. Je me suis trompée.
Les actes gratuits sont cruels. Dans la rue, le petit ami de huit ans sniffe
de la colle sur les trottoirs, celle de vingt, rencontrée deux ans après,
jouera de la guitare sur la terrasse de notre dortoir, elle sniffe de la coke
dans les bordels. Pas nouveau, nouveau.
Le miroir/éclat de verre est construit. Il est jeune mais pas nouveau. Les robes sont déchirées comme partout et comme partout, l’alcool, la drogue sont formidables.
L’éclat de verre a des traces de poudre noire. Au matin, les petits
vendeurs d’images écarquillent les yeux, inutile cette fois-ci d’acheter
leur compassion.
Je suis rentrée, je t’écris de chez moi, je reviens du poste. La police ne
sait pas où est l’Ukraine, la fliquette prend ma déclaration une seconde
fois, avec cette fois-ci l’attestation de coups et blessures du médecin,
elle occupe deux pages. Le médecin a évoqué du métal. Un révolver ou
des coups de crosse. Il craint que la rétine soit décollée.
Je me suis trompée, mais, malgré l’œil touché, j’ai toujours le regard
jeune – je sais faire. Toi tu ne l’as pas. Inutile que tu me prêtes tes yeux.
Je ne sais pas ce que tu as vu. J’ai rapporté un jeu à l’effigie des têtes
communistes. Staline est le roi de cœur, Trotsky le dix, Molotov est le
huit de trèfle et Krupskaja, la reine de cœur, l’épouse du roi – il y a
quelque chose qui cloche.
Nous sommes le 21 novembre 2013, Ianoukovitch refuse de signer
l’accord avec l’Union Européenne. Plus de 100’000 personnes occupent
la place. Larisa me l’écrit via Internet, les nuits blanches commencent.
Je taguerai ces mots sur les murs de ma ville les mots de ma sœur de
cœur : « I want to tell to the whole world, Ukrainians has many wounded
people. Police take fatally wounded and the deads are burned in a crematorium to not recognize them. Doctors cannot conduct operations
in hospital. Please help us”.
Je me permettrai lors de la correction de cette correspondance de me
compter parmi les blessés.
Mon cerveau m’accorde une demi-pensée – Je crois que j’ai eu de la
chance.
