Un jour, j’ai menti. J’ai menti à mon ami. Un mensonge, qui sur le moment me sembla être des plus humains. Un mensonge chaleureux que l’on fait en toute conscience, celui qu’on dit d’une voix claire à l’être aimé en pensant le protéger. Un mensonge en « on », le pire.
Un mensonge en forme d’adage qui martèle des mots qui n’ont de justification que l’adoption du grand nombre et sa pérennité locale. C’était mon troisième séjour à Kiev et c’était le jour de
l’Indépendance. J’avais derrière moi un petit bagage d’expériences ukrainiennes. J’aimais leur chaleur et leur humour inné. Leur sens de l’absurde. Leur musique.
J’avais construit un miroir, strié d’éclairs de brutalité et de chants entonnés à tue-tête. Un miroir, en forme d’éclat de
verre, loin de la bureaucratie. Un ami éprouvé et jeune – qui dansait, qui défilait, qui croyait. Un miroir étincelant comme seule peut être la jeunesse, en même temps qu’un éclat de verre profond, mû en arme une fois retiré de la jambe.
J’avais ce qu’il me fallait un miroir/arme capable de tuer l’ancien et de par-là, forcément m’infliger une blessure
nécessaire. Bref, je n’en pouvais plus de la poussière et encore moins de celle qui s’accumule dans les coins, résidus dégueulasses qu’oubliaient ceux qui pensaient avoir nettoyé leur table avec leurs soi-disant pensées nouvelles.
La présence de la mort a une odeur de fer comme le sang, je
l’ai reniflée quatre fois.
La terreur n’en a pas, elle est si fulgurante qu’elle tatoue.
La peur doit avoir un son, celui des armes et celui de l’eau.
Je t’écris mon ami, je t’écris mon amie qui par le fil des événements a un nom – Ivanna, soldate de la guerre ukrainienne, pour te dire que j’ai menti. Cet après-midi, quand tu m’as demandé si nous avions peur de la guerre – celle qui se déroulait à l’Est – j’ai dit oui. Je ne voulais pas que ta jambe atrophiée, ne serve à rien. Je voulais que tu dormes avec
l’impression de contenir à la frontière la menace de la dictature et je voulais éviter de dire que le « on » n’en avait rien à foutre.
J’ai menti et ce mensonge était le pire, il évoquait en « on » – l’espoir. Pas celui de la révolution, mais celui de la guerre. Et puis, j’ai réfléchi encore. J’ai pensé à ton visage et à tes yeux, j’y avais cherché l’abattement, j’y avais cherché les larmes et la seule imbécile qui pleurait sur ce muret c’était moi. Toi, non.
Ai-je eu tort ?
Bien sûr que le « on » a tort. On n’a jamais vu les photos de morts que tu trimbalais. On oublie, on s’habitue à tout. Cet après-midi est né l’envie d’écrire. Puissent ces lettres te parvenir un jour.
Par cette correspondance, je t’écrirais en « je » celui du « je est un autre », le je de l’autre qui me prête sa voix, et le je du moi. Ce je s’appelle Larisa, Pavel, Nastia, Stan, Tatyana, Lyoli, ce je pourrait porter tellement de noms et le moi essayera de s’appeler dignité, la même que tu avais, cet après-midi, réuni en un bouquet de fleurs.








