Author: Virginie

  • Préface

    Préface

    Un jour, j’ai menti. J’ai menti à mon ami. Un mensonge, qui sur le moment me sembla être des plus humains. Un mensonge chaleureux que l’on fait en toute conscience, celui qu’on dit d’une voix claire à l’être aimé en pensant le protéger. Un mensonge en « on », le pire.

    Un mensonge en forme d’adage qui martèle des mots qui n’ont de justification que l’adoption du grand nombre et sa pérennité locale. C’était mon troisième séjour à Kiev et c’était le jour de
    l’Indépendance. J’avais derrière moi un petit bagage d’expériences ukrainiennes. J’aimais leur chaleur et leur humour inné. Leur sens de l’absurde. Leur musique.

    J’avais construit un miroir, strié d’éclairs de brutalité et de chants entonnés à tue-tête. Un miroir, en forme d’éclat de
    verre, loin de la bureaucratie. Un ami éprouvé et jeune – qui dansait, qui défilait, qui croyait. Un miroir étincelant comme seule peut être la jeunesse, en même temps qu’un éclat de verre profond, mû en arme une fois retiré de la jambe.

    J’avais ce qu’il me fallait un miroir/arme capable de tuer l’ancien et de par-là, forcément m’infliger une blessure
    nécessaire. Bref, je n’en pouvais plus de la poussière et encore moins de celle qui s’accumule dans les coins, résidus dégueulasses qu’oubliaient ceux qui pensaient avoir nettoyé leur table avec leurs soi-disant pensées nouvelles.

    La présence de la mort a une odeur de fer comme le sang, je
    l’ai reniflée quatre fois.

    La terreur n’en a pas, elle est si fulgurante qu’elle tatoue.

    La peur doit avoir un son, celui des armes et celui de l’eau.

    Je t’écris mon ami, je t’écris mon amie qui par le fil des événements a un nom – Ivanna, soldate de la guerre ukrainienne, pour te dire que j’ai menti. Cet après-midi, quand tu m’as demandé si nous avions peur de la guerre – celle qui se déroulait à l’Est – j’ai dit oui. Je ne voulais pas que ta jambe atrophiée, ne serve à rien. Je voulais que tu dormes avec
    l’impression de contenir à la frontière la menace de la dictature et je voulais éviter de dire que le « on » n’en avait rien à foutre.

    J’ai menti et ce mensonge était le pire, il évoquait en « on » – l’espoir. Pas celui de la révolution, mais celui de la guerre. Et puis, j’ai réfléchi encore. J’ai pensé à ton visage et à tes yeux, j’y avais cherché l’abattement, j’y avais cherché les larmes et la seule imbécile qui pleurait sur ce muret c’était moi. Toi, non.

    Ai-je eu tort ?

    Bien sûr que le « on » a tort. On n’a jamais vu les photos de morts que tu trimbalais. On oublie, on s’habitue à tout. Cet après-midi est né l’envie d’écrire. Puissent ces lettres te parvenir un jour.

    Par cette correspondance, je t’écrirais en « je » celui du « je est un autre », le je de l’autre qui me prête sa voix, et le je du moi. Ce je s’appelle Larisa, Pavel, Nastia, Stan, Tatyana, Lyoli, ce je pourrait porter tellement de noms et le moi essayera de s’appeler dignité, la même que tu avais, cet après-midi, réuni en un bouquet de fleurs.

    
    
    
    
    
    
    
    
    
    
    

  • Séjour #1/ Lettre #1

    Séjour #1/ Lettre #1

    « Donnez une rivière et quelqu’un pour le feu ». M. Tsvetaieva

    Chère Ivanna,


    Nous ne nous sommes pas encore rencontrées, je ne sais même pas
    que tu existes et personne ne sait qu’il y aura la guerre. Je suis partie
    pour des vacances et pour voir Larisa. Cela fait plus de deux ans que
    nous échangeons, Larisa et moi, photos, musique et plaisanteries via
    Internet.


    Alors, allons-y. Berlin, Varsovie, et me voilà.


    Le trajet par rail tire en longueur. Un jour et une nuit.  Kiev me plait, j’y
    suis arrivée, le 27 octobre 2013, l’anniversaire de mes quarante-quatre
    ans. J’ai filé à l’hôtel et descendu une avenue au hasard. Je ris encore me
    pensant sur la rue Krechtchatyk, une colombe sur la tête et trois autres
    sur les bras et les épaules. Cela m’avait coûté 80 euros la photo.


    Have a nice stay in Ukraine !


    Je ne me ferai plus avoir. Les petits vendeurs d’images ont bien ri aussi,
    une fois qu’ils ont eu leur argent. Maintenant, quand nous nous croisons,
    nous rions ensemble et je peux m’amuser des touristes piégés. Je parle par geste – frontalement – ou en Anglais, quand c’est possible. Je crois que cela convient. Les petits vendeurs de rue ne comprennent pas l’anglais, mais quand je les croise, j’ai droit à un pigeon gratuit sur la tête. Ils refusent en revanche que je nourrisse la colombe rose et blanche. Celle que je préfère. Elle me picore toujours le doigt. J’ai découvert que les autorités ferment la rue Krechtchatyk, le dimanche. Les jeunes et les vieux sortent et y dansent au son d’un transistor, et dans le métro, au son de l’accordéon. Je trouve revigorant de se balader librement dans une rue à grand trafic.


    L’Histoire, l’architecture, tout m’est inconnu. Qui aurait-su que je
    m’attacherai si fortement à l’Ukraine. Ce fut un coup de foudre ! Et Dieu
    sait qu’après les événements irréversibles, j’en ai entendu des vertes et
    des pas mûres, j’ai défendu mordicus tout élans, sauf les pires.
    Là, ça va mieux.

    L’écart entre la pensée pacifique et le tranchant de la violence
    s’amenuise, forcément puisqu’on en parle plus.


    Qu’en est-il des oiseaux aujourd’hui ?  Sont-ils devenus des aigles ?
    Certes, ils doivent être plus grands et plus cruels. Les nouveau-nés des
    couvées ont peut-être des ailes de feu et ne tiennent certainement plus
    dans la main. Même la colombe aux couleurs roses doit être devenue corbeau ou avion. Mais ni les oiseaux, ni les hommes, ne peuvent décider de
    changer d’aspect. L’oiseau est fait pour chanter.


    Ivanna, as-tu vu ce graffiti à Gdansk ? Une colombe y est peinte.
    Plus tard à mon retour – il y a une horloge ! – Je te raconterai.


    L’oiseau de Gdansk parle avec des lettres, il raconte l’absurde et le
    comique de l’humain. Il raconte l’amour. Le mur est immense et le chant
    de l’oiseau prend toute la place. L’auteur s’est pendu. Enfin, je ne suis
    pas allée à Gdansk et le suicide après l’amour m’insupporte.


    Là, il fait doux sur cette terrasse pas loin de la statue du cosaque. J’ai
    appris à commander une bière et un café. J’ai appris “voda” et
    “Buydmo ! “, j’ai aussi appris à glisser quelques billets aux gardiens des
    églises et des musées.


    Je t’écris, emmitouflée, à dix minutes de la maison de Bulgakov.  
    Je me sens bien. Je marche énormément.


    Est-ce que les petits vendeurs sont encore vivants ?

  • Séjour #1/ Lettre #2

    Séjour #1/ Lettre #2

      « Tous les enfants de Dieu savent danser »

    H. Murakami

    Larisa, Micha,


    Nous nous rencontrons près de l’Hetman pas loin de la statue de Sainte-Sophie. La souveraine n’a pas encore le gilet pare-balle qu’elle aura durant la guerre. C’est notre première rencontre. Tout ce que je sais de l’Est est un mur et le passeport de l’alcool blanc. « Au pied du cheval ! » : Ce sera notre expression pour nous dire que nous nous verrons. Dans ma poche, j’ai le symbole de la ville de Berlin en briquet « Vous quittez la zone américaine » et dans mon sac une bouteille d’absinthe, notre or interdit – celui qui a rendu fou Van Gogh. Tu m’avais conseillé un hôtel éloigné du centre, je ne lisais pas alors le cyrillique. La petite pension près du Grand Théâtre sera plus accessible. Je suivrai ton conseil lors de mon second séjour et la réceptionniste me mettra dehors à cause du froid dans les chambres et des barbelés autour de l’hôtel, l’air de dire : « Franchement, ce n’est pas pour vous » et de téléphoner à un cousin, un frère ou un mari pour m’économiser un taxi officiel. Vissotsky chantera à la radio, je me sentirai chez moi.


    Bref, c’est vers le cheval que nous nous retrouvons. Tu me reconnaitras de suite et moi aussi. Tu me caches les yeux, mais je vois déjà que « Koja » rougit. J’ai déjà trouvé un bar alternatif, un panneau nous souhaite la bienvenue au Wonderland. Lunettes noires contre lunettes noires, nous jouons au Beatles. J’ai rougi aussi quand je t’ai offert le briquet. (Vous n’avez jamais été dans la zone américaine), je te dis, je n’y connaissais rien. Micha nous photographie, j’ai gardé le cliché soigneusement – une image qui sera commentée sur les réseaux sociaux. C’est vrai, nous nous prenons pour des stars et tu es jolie comme une slave. Aujourd’hui, les poches sous les yeux nous servent de valise sauf que nous y transportons nos souvenirs et une bribe de futur.

    La fonction lacrymale sert de refuge à nos enfants. Notre eau salée leur taille un manteau, nous le portons juste sous l’œil, l’habit parfois prend des couleurs bleues et s’assombrit.


    L’enfant jamais, il préfère chanter le pain. Un jour, je verrai toute la famille près du cheval. David sera l’Hetman et nous conduirons la statue jusqu’au carrousel de la grande place.


    Je serai fière alors, je dirai que c’est aussi un peu mon petit-fils comme tu me l’avais confié doucement.


    Je t’écris comme à un souvenir cher. Tu es en face de moi.


    Bien à toi


    Virginie

  • Biographie

    Biographie

    Virginie Favre est née le 27 octobre 1969 au Maroc, elle écrit des pièces
    de théâtre, romans et livres d’art depuis plus de vingt-cinq ans. Résidant
    en Suisse, elle se rend régulièrement en Ukraine depuis 2013 jusqu’à ce
    jour (Kiev, Pripyat, Kharkiv, Berdichev, Lviv, Carpates ukrainiennes),
    Elle se forme en autodidacte, s’inspirant de lectures, d’expériences, de
    rencontres et de voyages (18 pays visités à ce jour). En Suisse, elle
    exerce divers petits métiers et habite actuellement à la Chaux-de-Fonds.
    En 2017, munie de son seul portable, elle tourne un film « In dance we
    trust » qui retrace le parcours d’un crew féminin de hip-hop ukrainien.
    Passionnée de littérature russe (Akhmatova, Tsvetaeva, Maïakovski,
    etc.), elle écrit actuellement un poème-fleuve « Marina » et « Lettres
    d’Ukraine » pour lesquelles, elle est régulièrement intimidée par le
    régime russe.

    Виржини Фавр родилась 27 октября 1969 года в Марокко. Уже более двадцати пяти лет она пишет пьесы, романы и книги об искусстве. Проживая в Швейцарии, с 2013 года по настоящее время она регулярно ездит в Украину (Киев, Припять, Харьков, Бердичев, Львов, Украинские Карпаты).

    Будучи самоучкой, она черпает вдохновение из чтения, жизненного опыта, встреч и путешествий (на сегодняшний день она посетила 18 стран). В Швейцарии она пробовала себя в разных профессиях и в настоящее время живёт в Ла-Шо-де-Фон.

    В 2017 году, имея лишь мобильный телефон, она сняла фильм «In dance we trust», рассказывающий о пути женской украинской хип-хоп-группы.

    Увлечённая русской литературой (Ахматова, Цветаева, Маяковский и др.), она в данный момент работает над поэмой-эпопеей «Марина» и над «Письмами из Украины», за которые регулярно подвергается запугиваниям со стороны российского режима.

  • Bступления

    Bступления

    «Они могут отнять у нас землю, они могут отнять у нас свободу, но никогда — наше чувство юмора», — признался мне друг с одного из телеканалов Харькова.

    Эти «письма из Украины», начатые в 2013 году и продолжающиеся по сей день, — это дань уважения этой удивительной стране. Блог рассказывает, в стиле, находящемся между журналистикой и литературой, о малых и больших историях, собранных у украинских друзей — от революции на Майдане до войны, развязанной Россией в феврале 2022 года.

  • Introduction

    Introduction

    « Ils peuvent prendre nos terres, ils peuvent prendre notre liberté, mais jamais, ils n’auront notre sens de l’humour », c’est ce que me confiait un ami d’une chaine de télévision de Kharkiv.

    Ces « lettres d’Ukraine », commencées en 2013 jusqu’à ce jour, sont un hommage à ce fantastique pays. Ce blog relate, dans un style entre le journalisme et la littérature, les petites et grandes histoires récoltées auprès d’amis ukrainiens depuis la révolution de Maidan jusqu’à la guerre déclenchée par la Russie en février 2022.

  • Предисловия

    Предисловия

    Однажды я солгала. Я солгала своему другу. Ложь, которая в тот момент показалась мне самой человечной. Тёплая ложь, сказанная вполне осознанно — та, что произносится ясным голосом любимому человеку, якобы чтобы уберечь. Ложь во множественном «мы» — самая страшная. Ложь в форме поговорки, твердящей слова, единственным оправданием которых служит лишь общее признание и местная устойчивость.

    Это была моя третья поездка в Киев. День Независимости. За плечами у меня был небольшой багаж украинских впечатлений. Я любила их тепло и врождённое чувство юмора. Их понимание абсурда. Их музыку. Я выстроила зеркало, исчерченное вспышками жестокости и хоровым пением до хрипоты. Зеркало — как осколок стекла, далёкий от бюрократии. Друг, испытанный и молодой — тот, кто танцевал, кто шёл в колонне, кто верил. Зеркало сверкающее, каким может быть только юность, и одновременно стеклянный осколок, способный стать оружием, вырви его из ноги. У меня было то, что нужно — зеркало/оружие, способное убить старое и тем самым, неизбежно, ранить меня саму.

    Короче говоря, я больше не могла выносить эту пыль, особенно ту, что скапливается в углах — мерзкие остатки, забытые теми, кто думал, что протёр свой стол «новыми мыслями». Присутствие смерти пахнет железом, как кровь — я чувствовала этот запах четыре раза. Ужас — без запаха. Он слишком внезапен, он впечатывается в кожу. А страх, должно быть, звучит — как оружие и как вода.

    Я пишу тебе, мой друг. Я пишу тебе, моя подруга, которая теперь, по ходу событий, обрела имя — Иванна, солдат украинской войны, чтобы сказать тебе, что я солгала. Сегодня днём, когда ты спросила, боимся ли мы войны — той, что шла на Востоке — я ответила «да». Я не хотела, чтобы твоя искалеченная нога была напрасной. Я хотела, чтобы ты спала с мыслью, что сдерживаешь угрозу диктатуры на границе. Я хотела избежать правды: что «мы» — плевать хотели. Я солгала, и это была самая ужасная ложь, потому что это было «мы» — надежда. Не надежда революции, а надежда войны.

    А потом я снова задумалась. Я вспомнила твоё лицо, твои глаза. Я искала там уныние. Я искала слёзы. И единственной дурой, плачущей на этом парапете, была я. Ты — нет.

    Ошиблась ли я? Конечно, «мы» ошиблись. «Мы» никогда не видели фотографии мёртвых, которые ты носила с собой. Мы забываем. Мы ко всему привыкаем.

    В тот день и появилось желание писать. Пусть эти письма однажды дойдут до тебя. Через эту переписку я буду писать тебе от «я» — того самого «я — это другой», «я» — того, кто одолжил мне свой голос, и «я» — меня самой. Это «я» зовут Лариса, Павел, Настя, Стан, Татьяна, Лёля — у этого «я» может быть столько имён. А «я» будет пытаться называться достоинством. Тем самым, которое ты носила в руках, как букет цветов, тем самым, в тот самый день.