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  • Séjour #1/ Lettre #1

    Séjour #1/ Lettre #1

    « Donnez une rivière et quelqu’un pour le feu ». M. Tsvetaieva

    Chère Ivanna,


    Nous ne nous sommes pas encore rencontrées, je ne sais même pas
    que tu existes et personne ne sait qu’il y aura la guerre. Je suis partie
    pour des vacances et pour voir Larisa. Cela fait plus de deux ans que
    nous échangeons, Larisa et moi, photos, musique et plaisanteries via
    Internet.


    Alors, allons-y. Berlin, Varsovie, et me voilà.


    Le trajet par rail tire en longueur. Un jour et une nuit.  Kiev me plait, j’y
    suis arrivée, le 27 octobre 2013, l’anniversaire de mes quarante-quatre
    ans. J’ai filé à l’hôtel et descendu une avenue au hasard. Je ris encore me
    pensant sur la rue Krechtchatyk, une colombe sur la tête et trois autres
    sur les bras et les épaules. Cela m’avait coûté 80 euros la photo.


    Have a nice stay in Ukraine !


    Je ne me ferai plus avoir. Les petits vendeurs d’images ont bien ri aussi,
    une fois qu’ils ont eu leur argent. Maintenant, quand nous nous croisons,
    nous rions ensemble et je peux m’amuser des touristes piégés. Je parle par geste – frontalement – ou en Anglais, quand c’est possible. Je crois que cela convient. Les petits vendeurs de rue ne comprennent pas l’anglais, mais quand je les croise, j’ai droit à un pigeon gratuit sur la tête. Ils refusent en revanche que je nourrisse la colombe rose et blanche. Celle que je préfère. Elle me picore toujours le doigt. J’ai découvert que les autorités ferment la rue Krechtchatyk, le dimanche. Les jeunes et les vieux sortent et y dansent au son d’un transistor, et dans le métro, au son de l’accordéon. Je trouve revigorant de se balader librement dans une rue à grand trafic.


    L’Histoire, l’architecture, tout m’est inconnu. Qui aurait-su que je
    m’attacherai si fortement à l’Ukraine. Ce fut un coup de foudre ! Et Dieu
    sait qu’après les événements irréversibles, j’en ai entendu des vertes et
    des pas mûres, j’ai défendu mordicus tout élans, sauf les pires.
    Là, ça va mieux.

    L’écart entre la pensée pacifique et le tranchant de la violence
    s’amenuise, forcément puisqu’on en parle plus.


    Qu’en est-il des oiseaux aujourd’hui ?  Sont-ils devenus des aigles ?
    Certes, ils doivent être plus grands et plus cruels. Les nouveau-nés des
    couvées ont peut-être des ailes de feu et ne tiennent certainement plus
    dans la main. Même la colombe aux couleurs roses doit être devenue corbeau ou avion. Mais ni les oiseaux, ni les hommes, ne peuvent décider de
    changer d’aspect. L’oiseau est fait pour chanter.


    Ivanna, as-tu vu ce graffiti à Gdansk ? Une colombe y est peinte.
    Plus tard à mon retour – il y a une horloge ! – Je te raconterai.


    L’oiseau de Gdansk parle avec des lettres, il raconte l’absurde et le
    comique de l’humain. Il raconte l’amour. Le mur est immense et le chant
    de l’oiseau prend toute la place. L’auteur s’est pendu. Enfin, je ne suis
    pas allée à Gdansk et le suicide après l’amour m’insupporte.


    Là, il fait doux sur cette terrasse pas loin de la statue du cosaque. J’ai
    appris à commander une bière et un café. J’ai appris “voda” et
    “Buydmo ! “, j’ai aussi appris à glisser quelques billets aux gardiens des
    églises et des musées.


    Je t’écris, emmitouflée, à dix minutes de la maison de Bulgakov.  
    Je me sens bien. Je marche énormément.


    Est-ce que les petits vendeurs sont encore vivants ?

  • Séjour #1/ Lettre #2

    Séjour #1/ Lettre #2

      « Tous les enfants de Dieu savent danser »

    H. Murakami

    Larisa, Micha,


    Nous nous rencontrons près de l’Hetman pas loin de la statue de Sainte-Sophie. La souveraine n’a pas encore le gilet pare-balle qu’elle aura durant la guerre. C’est notre première rencontre. Tout ce que je sais de l’Est est un mur et le passeport de l’alcool blanc. « Au pied du cheval ! » : Ce sera notre expression pour nous dire que nous nous verrons. Dans ma poche, j’ai le symbole de la ville de Berlin en briquet « Vous quittez la zone américaine » et dans mon sac une bouteille d’absinthe, notre or interdit – celui qui a rendu fou Van Gogh. Tu m’avais conseillé un hôtel éloigné du centre, je ne lisais pas alors le cyrillique. La petite pension près du Grand Théâtre sera plus accessible. Je suivrai ton conseil lors de mon second séjour et la réceptionniste me mettra dehors à cause du froid dans les chambres et des barbelés autour de l’hôtel, l’air de dire : « Franchement, ce n’est pas pour vous » et de téléphoner à un cousin, un frère ou un mari pour m’économiser un taxi officiel. Vissotsky chantera à la radio, je me sentirai chez moi.


    Bref, c’est vers le cheval que nous nous retrouvons. Tu me reconnaitras de suite et moi aussi. Tu me caches les yeux, mais je vois déjà que « Koja » rougit. J’ai déjà trouvé un bar alternatif, un panneau nous souhaite la bienvenue au Wonderland. Lunettes noires contre lunettes noires, nous jouons au Beatles. J’ai rougi aussi quand je t’ai offert le briquet. (Vous n’avez jamais été dans la zone américaine), je te dis, je n’y connaissais rien. Micha nous photographie, j’ai gardé le cliché soigneusement – une image qui sera commentée sur les réseaux sociaux. C’est vrai, nous nous prenons pour des stars et tu es jolie comme une slave. Aujourd’hui, les poches sous les yeux nous servent de valise sauf que nous y transportons nos souvenirs et une bribe de futur.

    La fonction lacrymale sert de refuge à nos enfants. Notre eau salée leur taille un manteau, nous le portons juste sous l’œil, l’habit parfois prend des couleurs bleues et s’assombrit.


    L’enfant jamais, il préfère chanter le pain. Un jour, je verrai toute la famille près du cheval. David sera l’Hetman et nous conduirons la statue jusqu’au carrousel de la grande place.


    Je serai fière alors, je dirai que c’est aussi un peu mon petit-fils comme tu me l’avais confié doucement.


    Je t’écris comme à un souvenir cher. Tu es en face de moi.


    Bien à toi


    Virginie