Séjour #1/ Lettre #3

“Les saints du toit me regardent avec réprobation. ” O. Von Horvàt

Chère Ivanna,


Quelles sueurs froides aujourd’hui ! Plus encore maintenant en rétroactif
alors que je t’écris. Si seulement, les révolutionnaires encagoulés, dans
leur sac en tissu, avaient les outils pour déboulonner cette statue,
comme ils le feront bientôt avec celle de Lénine. Là, il est sûr que
quelques pontifes réagiraient. Cette statue a la taille d’un immeuble, il
faudrait des grues, des bulldozers et cent ouvriers pour la faire tomber.
En plus, elle me fixe et je dois me cacher pour fumer.


La statue de la mère Patrie regarde Moscou de ses yeux en acier, elle ne peut pas les fermer, elle ne cille pas et couve en même temps du regard les enfants qui s’amusent à grimper sur les chars. Son socle ressemble à une fusée ou à une poudrière en latence. Et puis, elle est grise, comme le ciel de Kiev aujourd’hui. La statue de la Mère Patrie est un cadeau de l’Histoire et un cadeau de Moscou. Rien à faire, je n’aime pas sa structure en acier et sa hauteur me donne le vertige. 63 mètres, une épée de 6 mètres et un bouclier de 8. C’est du solide, cela je ne peux pas le nier. Pourtant, elle s’est inclinée à force, elle a suivi le mouvement – j’ai lu un peu entretemps – la pointe de l’épée touchait le ciel plus près que la croix du plus haut monastère, alors ils l’ont rabotée.


Les patriarches ont de l’argent et les symboles s’arrangent bien avec l’actualité, sinon à quoi bon mentir.


Es-tu déjà engagée ? Ou porteras-tu l’uniforme plus tard ? Tu marches sans béquille avec ton fils. La blessure était nouvelle, ça je le sais. Oui, « Game over » comme tu le diras.


Près du muret, le symbole de l’amitié semble bien dépassé. Un autre cadeau de Moscou. L’arc-en-ciel est en titane. La vendeuse au fût de bière ne le trouve pas spécialement amical.


Je trouve que ça fait beaucoup de cadeaux inoxydables.

Aujourd’hui, je me suis frottée à l’armée et à la croix. Larissa m’a
demandé en soirée si tout allait bien. Ce n’était pas la statue, c’était l’épée et l’éclair justement celui du Patriarcat de Moscou. Je ne crois pas que c’était celui de Dieu. Le fusil et la croix hurlaient en chœur à la Laure des Grottes. Cris. Ordres. Prières. Cris. Cris surtout. Et désignation du coupable. L’Occident.


Reste ! Reste. Note bien de quoi ils ont l’air. Ça servira. Je n’ai rien dit, je me suis plantée devant le fusil et la croix et j’ai pris des photos.


Quand elle hurle ses litanies, la femme au foulard uni, a les yeux qui lui sorte de la tête, elle tient le drapeau noir, jaune et blanc, avec un cheval de lumière. Celui des nationalistes – russes. Les soldats le tenaient aussi d’une main et de l’autre des prières en cyrillique. Eux, ils hurlaient encore plus fort que toutes les bigotes réunies. J’ai compris vite fait, les bouchers n’ont pas besoin de traduction. Leur langue est universelle. Alors j’ai dit Niet quand un gars en noir m’a tendu la prière en forme de tract de propagande. Bien heureusement.


Je pensai être incognito, mais les bouchers sont malins. Ils ont dû me suivre avec des pas feutrés d’assassins.


Je suis au centre Metrograd dans l’internet café, Larissa me demande si tout va bien depuis chez elle.


Elle me dit que la messe était organisée par Kyrill et Putin.